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Une hypothèse à explorer

Nous avons pris l’habitude de penser qu’à tout problème doit correspondre une solution.
Un problème existe : il faut le résoudre. Une difficulté apparaît : il faut trouver le moyen de la surmonter. Et lorsque nous découvrons une solution qui fonctionne, nous avons naturellement tendance à considérer que le problème est derrière nous.
Cette confiance dans notre capacité à résoudre les problèmes est l’un des moteurs de l’histoire humaine. Elle a produit des progrès extraordinaires. Mais elle pourrait aussi comporter un angle mort :

Que devient le problème lorsque nous le résolvons ?

Une solution ne disparaît pas dans le monde sans laisser de trace. Elle agit sur le système dans lequel elle intervient. Elle le transforme, et cette transformation peut produire d’autres effets : certains bénéfiques, certains indésirables, certains différés, certains irréversibles et parfois certains que nous n’avions tout simplement pas imaginés.
La question qui est à l’origine de la Loi des contreparties est donc volontairement plus ambitieuse que celle des seules « conséquences imprévues » :

Une solution peut-elle véritablement ne produire que des effets positifs ?

Nous ne connaissons pas encore la réponse. C’est précisément pour cela que cette question mérite d’être examinée

De la solution au système

Lorsqu’un problème est complexe, il est rarement isolé. Il appartient à un ensemble de relations, d’intérêts, de contraintes et d’interactions. Modifier un élément modifie les autres.
Une invention peut résoudre un problème et en créer un autre. Une amélioration peut déplacer une difficulté plutôt que la supprimer. Une mesure bénéfique à court terme peut produire des effets indésirables à long terme. Une solution peut également bénéficier à certains tout en faisant supporter son coût à d’autres.
L’automobile en fournit une illustration familière. Elle a considérablement accru la mobilité individuelle et transformé nos sociétés. Mais elle a également apporté pollution, accidents, congestion, artificialisation des sols et dépendances énergétiques.
Cela ne signifie évidemment pas que l’automobile serait une « mauvaise solution ».
Cela signifie quelque chose de plus intéressant : la question ne peut pas être réduite à « bonne » ou « mauvaise ». Il faut regarder l’ensemble du système.
C’est pourquoi la question posée ici n’est pas : « Cette solution fonctionne-t-elle ? » mais plutôt

« Qu’est-ce que cette solution transforme en même temps qu’elle résout ? »

Une intuition venue de la comptabilité en partie double

La comptabilité en partie double fournit une analogie qui m’est particulièrement familière. Dans un système comptable, une opération ne peut pas être inscrite seulement du côté qui nous arrange. À tout mouvement correspond une contrepartie. L’écriture doit trouver son équilibre.
Cette logique ne signifie évidemment pas que l’univers serait une comptabilité, ni que les lois physiques seraient des règles comptables. Il s’agit d’une analogie, et il faut la maintenir comme telle.
Mais elle fournit une manière particulièrement féconde de regarder nos actions : 

  • Lorsque nous créons quelque chose, que transformons-nous en même temps ?
  • Lorsque nous obtenons un bénéfice, qui en supporte le coût ? 
  • Lorsque nous gagnons du temps, de l’énergie, du confort ou de la puissance, qu’avons-nous déplacé ailleurs ? 
  • Lorsque nous supprimons un risque, en avons-nous créé un autre ?
  • Lorsque nous réglons un problème aujourd’hui, avons-nous simplement transmis une partie de sa charge à demain ? 

La réalité pourrait ainsi nous contraindre à regarder nos décisions en partie double, alors que notre raisonnement spontané fonctionne souvent en partie simple : nous comptabilisons très bien le bénéfice recherché et beaucoup moins bien ce qui l’accompagne.
Comme en comptabilité, la contrepartie peut être monétaire, mais elle est aussi économique, sociale, environnementale, psychologique ou technologique. Elle peut être immédiate ou apparaître plusieurs décennies plus tard. Elle peut être parfaitement prévisible ou demeurer longtemps invisible. L’équation semble toujours finir par s’équilibrer.
Et peut-être que parfois, elle n’existe pas. C’est justement ce qu’il faut rechercher.

Une question d'humilité causale

Il existe une autre difficulté fondamentale.
Nous ne sommes pas capables de prévoir toutes les conséquences de nos actes.
Ce n’est pas nécessairement une simple insuffisance de notre intelligence ou de nos ordinateurs. Dans certains systèmes complexes, une connaissance imparfaite de l’état initial peut rendre l’évolution très difficile à prévoir. Les interactions se multiplient, les effets se combinent, certains apparaissent longtemps après la cause qui les a déclenchés.
L’intelligence artificielle peut considérablement accroître notre capacité à analyser ces systèmes, à détecter des corrélations et à simuler des scénarios. Elle ne supprime pas pour autant l’incertitude inhérente à un monde dont elle fait elle-même partie.
Il existe donc peut-être une disproportion fondamentale entre notre puissance d’action et notre puissance de prévision.

L’humanité augmente peut-être plus vite sa capacité à modifier le monde 

que sa capacité à prévoir les conséquences de ses modifications.

Cette proposition est l’une des raisons d’être de de l’étude de la Loi des contreparties.
Elle conduit à une forme d’humilité causale : agir, certainement ; renoncer à toute transformation, certainement pas ; mais ne jamais confondre notre capacité à produire un effet avec notre capacité à en maîtriser toutes les conséquences.

Ni pessimisme ni relativisme

La Loi des contreparties n’affirme pas que toute solution serait mauvaise. Elle ne dit pas non plus que toutes les solutions se valent. Une solution peut produire un bénéfice considérable tout en ayant des coûts réels. Une autre peut avoir des contreparties tellement importantes qu’elle devient difficilement acceptable. Certaines transformations sont réversibles ; d’autres engagent plusieurs générations.
Il ne s’agit donc ni de renoncer au progrès, ni de tomber dans le « tout se vaut ». Il s’agit de changer la question. 

Au lieu de demander seulement : Pour ou contre ? Il faudrait pouvoir demander :

Quels bénéfices ? Quels coûts ? Pour qui ? À quelle échéance ? 

À quelle échelle ? Quels effets indirects ? Quelles conséquences irréversibles ? 

Que savons-nous et que ne savons-nous pas ?

Ce changement de regard pourrait permettre de sortir d’une partie des affrontements stériles qui opposent les défenseurs d’une solution à ceux qui lui sont hostiles. Car reconnaître les contreparties d’une solution ne revient pas à la condamner. Et reconnaître ses bénéfices ne dispense pas d’en rechercher les coûts.

Un corpus pour éprouver l'hypothèse

La Loi des contreparties n’est donc pas présentée ici comme une vérité démontrée. C’est une hypothèse de travail.
Pour la mettre à l’épreuve, Noosapiens constituera progressivement un corpus d’exemples issus de domaines très différents : technologies, énergie, médecine, économie, écologie, société, environnement et, plus largement, toutes les situations dans lesquelles l’humanité a cherché à résoudre un problème ou à améliorer une situation.
Chaque cas sera examiné en recherchant, autant que possible, les deux côtés de l’opération : 

Le problème initial → la solution → les bénéfices obtenus → les coûts et risques → les effets différés → les effets déplacés → les conséquences imprévues → les incertitudes.
Certains cas seront simples. D’autres beaucoup moins. Certains sembleront confirmer l’hypothèse. D’autres pourront la mettre en difficulté.
Et il faudra accepter ces derniers. Car si la Loi des contreparties doit avoir une valeur intellectuelle, elle doit pouvoir rencontrer des faits qui la contredisent. Le corpus n’a donc pas pour vocation de démontrer à tout prix une idée préconçue. Il doit permettre de déterminer jusqu’où cette idée résiste à l’examen.
Des fiches synthétiques permettront de constituer progressivement ce corpus. Certains sujets, parce qu’ils engagent des transformations et des implications majeures, souvent planétaires et de très long terme, feront l’objet de dossiers approfondis et régulièrement actualisés : l’intelligence artificielle, la couche d’ozone, la fusion nucléaire, l’énergie, l’écologie et d’autres encore. La Loi des contreparties ne cherche donc pas à nous convaincre que les solutions sont impossibles. 

Elle nous invite à les regarder autrement.

Une solution n’est peut-être jamais seulement une solution.
Et si tel est le cas, alors notre responsabilité ne consiste pas seulement à inventer des solutions.
Elle consiste aussi à apprendre à regarder ce qu’elles emportent avec elles.

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